On serait mieux dans l’herbe

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Dans la tête de Sébastien Pattier

Les touristes attendaient patiemment le guide devant le musée, une construction faîte de chair, d’os et de sang. Sur le sommet de l’édifice, de très hautes herbes poussaient vers les cieux.

— Bonjour mesdames et messieurs ! Bienvenue dans la tête de Sébastien Pattier ! Ce musée a été fondé le 15 mai 1975 par monsieur et madame Charly Pattier. Comme vous pouvez le constater, l’architecture est assez… aérienne ! Nous allons emprunter l’entrée principale, mais ne vous inquiétez pas, notre hôte se brosse les dents trois fois par jour. Suivez-moi.

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Populis

La très ancienne république de la Haute Montagne vivait coupée du monde. Toute sa population se concentrait en une seule et unique ville, Populis, qui était construite contre la paroi la plus élevée du massif à une hauteur où la terre tutoyait le ciel. La neige y tombait plus de la moitié de l’année et les nuits s’y étiraient presque sans fin au plus profond de l’hiver. Un voyageur égaré n’aurait pas supporté bien longtemps la rudesse de ces conditions, mais pour les autochtones qui n’avaient jamais quitté la république, il s’agissait de l’endroit le plus normal du monde. Un lieu où l’on passait ses soirées près du feu dans le confort tiède d’une petite maison. Les habitants étaient habitués à travailler à l’extérieur, même pendant les semaines les plus hostiles de l’année et leurs mains s’étaient parées au fil de l’évolution d’une épaisse carapace de cuir.

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La guerre

Six jours que je suis dans ce trou puant de tranchée et que je ne ferme plus l’œil de la nuit, au milieu des rats, dans l’odeur des cadavres en décomposition. Le fantôme de l’artillerie ennemie plane sur nos têtes. D’une seconde à l’autre, tout est terminé.

La pluie tombe sans discontinuer depuis que je suis ici et c’est dans ces conditions que nous mènerons l’offensive dans quelques heures. Nous sommes protégés : nos képis ont été remplacés par des casques hier matin.

Je joue aux cartes avec Jean et je veux que cette partie prenne fin pour pouvoir retourner dans ma tête, seul. Ça fait un an que je suis séparé de ma femme. Je ne la reverrai jamais, mais je serrais un menteur de dire qu’elle me manque. J’ai trop peur pour ça. Je ne pense qu’à ma vie. Je suis terrifié.

Au loin, des déflagrations de mortier retentissent. Combien de corps désintégrés en cet instant ? Les repérages de l’armée adverse font qu’elle ne manque jamais sa cible. Je laisse tomber mes cartes et je me roule une cigarette de mes mains tremblantes. La nicotine est le seul plaisir qui me reste.

Je ferme les yeux quelques secondes et je suis dans un champ d’herbes hautes battues par le vent. La tête dans les nuages qui parcourent le ciel à une vitesse prodigieuse. Des araignées aux longues pattes parcourent mon corps nu, comme autant d’amantes éphémères.

Je reviens à moi, le jour se lève. Les fantômes reprennent place. J’ai la gorge serrée, mon cœur est prêt à exploser et sans que je ne sache comment, je suis en train de courir le fusil à la main, dans un paysage dévasté. Des corps d’humains et d’animaux jonchent le sol, ce qui reste de la végétation est calciné. Les balles sifflent autour de nous, notre ennemi est invisible. Je cours en évitant la ligne droite, mais ce fardeau est trop lourd. Des hommes tombent et ne se relèveront pas.

Je me jette derrière le tronc d’un arbre à terre. Je suis allongé et j’ai peur de ne jamais trouver le courage de repartir. Le bois de l’écorce vole en éclat au-dessus de ma tête. Je regarde en arrière. Dix mètres derrière moi Jean pisse le sang, la gueule ouverte dans une flaque. Je ne l’aimais pas.

Je me remets debout et je reprends ma course insensée vers la tranchée adverse. Je mène un ballet lugubre avec les balles. À gauche, à droite, tout droit. Je veux enfoncer ma baïonnette dans la chair de ces salauds. C’est la seule ressource mentale que je trouve pour continuer à avancer.

Je suis seul, mes frères semblent tous tombés. Ils sont enfin tranquilles. Ma vue se trouble, je me vois courir au ralenti et je n’entends plus que mon souffle. Le temps se fige alors que mon cœur recrache tout ce qu’il a sous cet uniforme grotesque. Rouge, rouge, rouge.

Je suis mort trois fois cette année. Demain, je repartirai au combat.

Tentacules

Huit tentacules

L’écriture

Il était 1h25 et Raging Poulpe qui n’arrivait pas à dormir était assis devant son bureau au fond de sa grotte sous-marine. Il avala une gorgée d’infusion d’algue brulante et replongea les yeux sur les pages qu’il avait écrites au cours de la journée.

Après avoir surmonté sa dernière et sa plus violente débâcle amoureuse, il avait cherché quelque chose en lui qui ne dépendrait de personne pour pouvoir être mené à son terme. Quelque chose que personne ne pourrait lui enlever. S’il l’avait perdu de vue pendant un moment, cette énergie avait pourtant toujours coulé en lui.

Après son grand voyage, c’était presque naturellement qu’il s’était lancé dans ce qu’il aimé à considérer comme l’œuvre de sa vie, non pas l’amour pour une fois, mais son premier roman.

Putain d’amour, le titre auquel il avait pensé un moment était déjà pris, il chercha donc autre chose et arrêta son choix sur Tanya, du nom de son personnage féminin principal. Mais plus l’écriture avançait, plus il envisageait de le changer à nouveau. Perdre du temps sur le titre alors que le premier jet n’était même pas terminé, voilà qui lui ressemblait bien.

— Écris, putain de poulpe ! se répétait-il à lui même.

Il avait commencé son travail en établissant un plan. Quelle histoire voulait-il raconter et comment ? Quels en seraient les personnages principaux et que rechercheraient-ils ? Ce serait probablement très autobiographique… Il fit ensuite des schémas pour mettre en relation tout ce petit monde, puis se lança enfin dans l’écriture à proprement parler. Pas de manière linéaire, il écrivait les scènes qui collaient le mieux à son humeur du moment. Une montée de tristesse dans sa vie se prêtait particulièrement bien à la rédaction de la rupture entre Louis et Tanya. S’il se sentait heureux, il s’attaquait à la description de moments de bonheur ; à des scènes d’amour.

Son roman, dont il avait terminé les deux tiers, était envahi par les cauchemars et, réciproquement, ses cauchemars étaient envahis par son roman. C’était du donnant donnant.

La flamme de la petite bougie qui éclairait la pièce vacillait au rythme des courants d’air qui parcourait la pénombre de sa grotte. Il arrêta l’écriture de Tanya pour se consacrer au journal dans lequel il décrivait l’avancé de son travail ainsi que ses états d’âme.

— Écris ton roman, putain de poulpe ! Écris ton roman !

Bonne année…

Pluie à la fenêtre

Je ne te salue pas !

2013, tu te dresses devant moi, entière et fière. Tu étais belle, séduisante dans tes premiers mois, drôle, enrichissante et ouverte sur de nouveaux horizons. Tu as arrangé des rencontres magnifiques, organisé un retour inattendu et savamment orchestré un opéra passionné.

Mais tu n’as pas réussi à cacher ton sale caractère éternellement ; tu n’as pas pu te contenir et faire semblant d’être ce que tu n’étais pas. Alors tu t’es lassée, perdue, emportée, énervée et avec rage, tu m’as écrasé.

Tu as fait voler en éclat l’espoir et éparpillé les personnes « façon puzzle » aux quatre coins du monde.

Et l’amour ? Hein, 2013, qu’as-tu fait de l’amour ? Des amours ? Je vais te le dire ce que tu en as fait : tu les as mis à terre et tu les as piétinés. Non, vraiment, maintenant que tu es là devant moi, je te le dis comme je le pense : tu es une belle salope, 2013, j’aurais dû me méfier.

Mais ça ne sert à rien de se lamenter, parce que tu es vieille désormais. Que te reste-t-il ? Rien. Tu es seule dans ton hiver et je ne te pleurerai pas. Je serai même au fond de l’église le jour de tes funérailles et je rirai. Peut-être même qu’à la fin de la cérémonie c’est moi qui allumerai le brasier de ton cercueil, pour être sûr qu’il n’en reste rien. Et ne prends pas la peine de coucher quelques volontés stupides sur un bout de papier ; non, parce que tes cendres, je les garderai avec moi dans un sac plastique bon marché et le jour de mon dernier jugement, je les emporterai en enfer. Tu y seras bien là-bas, dans les poches usées de ma peau brûlée.

Le gentil petit cygne

Sur les berges du Thiou, maman cygne couvait ses œufs, remplacée de temps à autre, si la nuit n’avait pas été trop dure niveau picole, par papa cygne. Quand vint le jour de l’éclosion, six petites têtes recouvertes d’un horrible pelage marron désordonné pointèrent le bout de leurs becs. Le septième pris plus de temps, mais à l’incrédulité générale de la communauté cygne venue assister à l’heureux événement, la coquille fut brisée par une magnifique petite bête d’un blanc éclatant !

Les yeux de maman cygne furent inondés de larmes de joie ! Toutes les autres cygnes devaient être folle de jalousie devant le bonheur qui venait de toucher son foyer ! Papa cygne aussi avait les yeux très humides, mais il fallait plutôt attribuer cela aux relents gastriques qu’il essayait tant bien que mal de contenir.

Toute l’attention de maman cygne se porta alors sur le sublime petit Marcel. Il était toujours le premier à nager, la tête haute, dans le sillage majestueux de sa mère.

Il ne fallut pas bien longtemps aux six autres frères pour détester cet insupportable petit merdeux !

– Coin ! Regardez-le ce petit connard ! Papa a dû le finir au reblochon !
– Coin ! J’espère qu’il va s’étouffer avec un mégot !
– Coin ! Coin ! Ou se faire broyer par un pédalo !

Les semaines passèrent et le gentil petit cygne survécu seize fois à d’étranges accidents.

Maman cygne commença alors à s’inquiéter pour sa petite merveille ! Marcel semblait grandir moins vite que ses frères ! Une créature aussi extraordinaire, aussi pure, devait avoir besoin d’encore plus d’attention qu’elle ne lui en donnait déjà. Il lui fallait plus de nourriture et surtout, de la nourriture de qualité !

Elle chargea papa cygne de privilégier les touristes d’un certain standing pour quémander du pain. Ils devaient être plus riche et donc acheter du pain bio. Mais la situation ne s’arrangea pas. La différence de taille entre Marcel et ses frères ne faisait que s’accentuer. Papa cygne dû alors privilégier les touristes obèses car leur nourriture devait être plus riche. Les résultats ne furent pas meilleurs. Maman cygne elle-même partit chercher à manger pour son bébé adoré, sa petite pelote blanche d’amour. Sans succès et à bout de nerfs, elle mordit des dizaines de mains tendues innocemment et porteuses de nourritures qu’elle jugea être « de la merde putain ! »

Marcel était minuscule, chétif et la vérité ne pouvait plus être dissimulée ! Il fallait se rendre à l’évidence : ce petit merdeux ne porterait jamais aux nues le nom de la famille par un destin exceptionnel ! Il n’était que le fruit du gang-bang de trop ! Maman cygne était couverte de honte et cette honte était exposée là, devant la vieille prison, aux yeux de tous ! Et ce monstre ne cessait de piaffer d’une assurance qu’elle ne pouvait plus supporter, attirant encore plus l’attention sur ses déviances sexuelles :

– Coin ! Je suis le plus beau de tous les cygnes ! Coins ! Coin ! Laissez-moi passer horribles frères ! Coin ! Coin ! Coin ! Mère, attendez-moi !

Folle de rage, maman cygne allongea une volée de plumes partie du bout du monde dans la gueule du petit bâtard, suivie du coup de bec le plus violent que le Thiou n’ait jamais connut !

Cette nuit-là, sans même avoir le temps de pousser la chansonnette, le gentil petit cygne ne survécu pas à un étrange dix-septième accident…

(…)

Rester stoïque